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Mardi 11 mai, 17h28, Michel Boniface quitta précipitamment  la tour de la société générale où il travaillait  depuis 20 ans. Cette hâte n'avait rien d'exceptionnelle chez lui. Michel agissait de la sorte en toute chose, il vivait en accéléré, de peur sans doute de manquer un bout de son existence ; un morceau qui serait malencontreusement tombé entre deux des fadaises qui qualifiaient son quotidien.

 Aujourd'hui on aurait presque pu dire que Michel était en retard ; d'habitude, il mettait un point d'honneur à être déjà dans son véhicule à 17h25.

Une quinzaine d'années auparavant, il avait calculé que s'il quittait le turbin 5 minutes avant sa fin présumée, et ce tous les jours de sa vie, il devrait en quelque sorte prendre un RTT à l'œil de plus de 1000 heures, ce qui équivalait dans son petit calcul d'horloger bavarois à environ 90 jours de vacances en plus.

Evidemment, Michel ne s'était jamais demandé s'il ne serait pas plus salutaire pour lui de travailler un peu plus que de se retrouver dans son juste foyer avec sa tendre et distante compagne.

Michel avait toujours tenu à ces petites économies qui grandissent un homme à grand coups de microscope.

 Jamais ces saines habitudes transmises par sa mère (que tout le voisinage surnommait "double râteau") n'eurent à être remise en question. C'était satisfaisant et c'était très bien ainsi. Comme disait sa mère :"Si l'on pouvait tamiser la fumée, on consommerait moins de bois dans l'hiver..."

Avec Julie, sa femme, ils avait fini par gagner assez d'argent pour se payer un "home sweet home" à la hauteur des seuls rêves auxquels ils pouvaient encore prétendre. Un pavillon de couleur vieux rose, posé sur un lopin de terre à peine assez grand pour ne pas y écraser Rita en allant chercher le courrier. Rita, c'était ce vieux basset tout droit sorti d'un calendrier des postes qui donnait un charme désuet à la bicoque.

Ce chien qui aurait sans doute été plus heureux s'il fut en porcelaine,  se tenait, qu'il vente ou qu'il neige au même endroit, masquant la porte du purgatoire douçâtre et quotidien de son maitre.

La voie ferrée qui jouxtait le mur de clôture était arrivée avec son vacarme infernal à chasser jusqu'aux cafards de ce havre de paix.

17h37, Michel gara sa voiture sur le parking gratuit du super marché le plus proche et rejoignit en clopinant  l'abris bus le plus proche. Oui, Michel avait su cacher quelque chose à sa moitié :  à la mort de sa mère, avec l'héritage il avait acheté une belle voiture.

La berline ne se fatiguait pas trop, mais elle lui procurait cet avantage : avant de rentrer dans son nid douillet, il se sentait quelqu'un d'autre un instant, il se sentait bien, libre.

Mais l'euphorie ne durait jamais ...

Déjà le bus écrasait les montagnes jaunes dessinées sur le bitume.

La tête appuyée sur la vitre grasse du transport public, il songeait souvent à ce qui se passerait si Julie ou les enfants en venaient à apprendre l'existence du bolide.

Une fois seulement Frédéric son ainé avait faillis le voir : il traversait hors d'un passage piéton alors que son père rentrait par son chemin des écoliers maintenant coutumier. Depuis ce jours il faisait plus attention, au début il se grimait d'une fausse moustache achetée chez inter-blagues, puis rapidement cette idée lui parût si ridicule qu'il l'abandonnât au profit d'un trajet mieux étudié.

Tous les papiers d'assurance lui étaient transférés directement au travail, cela minimisait les risques que Julie se doute de quoi que ce soit, d'autant plus que le matin elle avait pris pour habitude de trainer au lit jusqu'à 11h et qu'aux horaires de sortie de son mari, elle ne pouvait en aucun cas manquer un épisode de son feuilleton : Péril à St Tropez!

18h00, acclamé par le bruit d'un train de marchandise, Michel poussa la grille du portail qui semblait pour une fois muette. Rita haussa un de ses sourcils protubérants, espérant une flatterie du seigneur des lieux, mais elle se remit en boule voyant la démarche pressante de celui-ci.

Comme tous les jours, il s'écria : "Salut la compagnie" en entrant. Et comme tous les jours, rien d'autre que le tic tac de la Comtoise et les dialogues lointains d'un sitcom lui parvinrent.

"Frédéric est dehors évidemment!" dit-il comme pour lui même en voyant le porte-manteaux nu à la branche qui aurait dû retenir le blouson de son ainé. La petite Clara essayait de faire ses devoirs dans sa chambre, mais d'ici quelques minutes elle délaisserai ses livres au profit de facebook.

Michel fit le tour de la pièce pour éteindre chaque source de lumière inutile et finit par venir se placer dans le dos de son épouse avachie sur le canapé. Se relevant sans quitter des yeux l'écran plat, elle ramassa son verre et demanda :"Alors c'était bien, pfff... Tu veux manger quoi ce soir?"

L'homme restait debout appuyé au dossier du canapé ; il ne répondrait rien. Il connaissait trop bien Julie, il savait que si elle lui posait des questions ce n'était pas pour obtenir des réponses, mais pour occuper l'espace, ou pour masquer sa maladresse éthylique.

Tandis qu'elle s'éloignait vers la cuisine, Michel se laissa choir à son tour dans le divan encore chaud.

Ah si seulement il pouvait encore sentir cette chaleur en live, sur son ventre ou sur ses cuisses. Il en venait à se demander si c'en était trop d'espérer voir danser son infortunée compagne sur ses couilles moites.

Un spot de pub aux couleurs acidulées stoppa net ses pensées :" Avec ses nouveaux agents actifs au beurre de lymphocyte bio...". D'un geste précis il éteignit le combiné, laissant  la pièce dans un silence aussi pesant que précaire.

Julie devait lui parler de la salle d'à côté, mais il ne comprenait  pas, d'ailleurs il ne ferait aucun effort pour cela.

Cette femme l'ennuyait tant!

Aussi profondément que tout le reste de sa petite vie en fait. Ce n'était pas qu'elle fut vraiment méchante, car au contraire, elle pouvait se montrer très prévenante de temps en temps, mais il était vraiment las de cette vie de carte postale bon marché.

Il était toujours indulgent avec sa moitié, car d'une certaine manière c'était la seule femme qui se soit jamais intéressée à lui.

Elle n' était pas laide, bien qu'elle lui inspirât souvent un certain dégoût.

On pourrait même dire qu'elle était jolie parfois ; quand elle parlait à sa sœur Myriam au téléphone par exemple. Dans ces rares instants, son visage s'éclairait d'un radieux sourire qui disparaissait dès que le combinait frappait l'enclume de son socle.

Michel essayait de ne pas trop penser à toutes ces choses. Au fond, faute de mieux, il aimait bien cette vie, il se disait qu'en définitive, elle aussi...

Ils avaient construit une famille, non par nécessité mais parce qu'il fallait bien disait-on. Puis il avait fallu rembourser les emprunts et subvenir aux besoins grandissant de cette marmaille sévère ; ainsi allait la vie...

L'odeur acre qui émanait de la cuisine rappelait à Michel que comme tous les Mardis, Julie préparait des quenelles avec une purée mousseline. Elle tenait cette recette d'une de ces abominables tantes espagnole et la lui resservait toutes les semaines depuis qu'elle avait décrété que c'était là son plat favori!

Tout en remettant sa veste élimée au col, il lui lançât sans même prendre la peine d'articuler vraiment :"Chérie, j'avais oublié de te dire, ce soir il y a Henri, un collègue du troisième, qui fait un pot pour son départ en retraite, faut que j'y aille..."

Fermant la porte, il maudissait son incapacité chronique à mentir correctement.

Ce soir il devait rendre visite à une vieille connaissance. Mathilde était sa seule amie d'enfance, mais Julie en était si jalouse qu'ils ne se voyaient plus désormais.

Elle lui avait fait passer un mot discret au boulot pour l'inviter à son quarante-cinquième anniversaire.

Il ne pouvait décemment pas décliner cette invitation.

Scrutant négligemment sa montre, il se rendit compte que l'irritant foyer l'avait poussé à quitter les lieux assez tôt. Il rejoindrait donc sa voiture à pied.

Cela ne pouvait pas lui faire de mal de marcher un peu de toutes façons.