Clara n'en pouvait plus de cette chambre !

C'était une chambre de poupée, pour elle, qui n'en était plus vraiment une. Elle haïssait tout ce quelle pouvait embrasser du regard : le portemanteaux peint en vieux rose, la tapisserie à rayures verticales, les poupées de porcelaines rangées méticuleusement sur cette horrible étagère rose bonbon. Elle se sentait étrangère à ce lieu qui paradoxalement était son seul refuge face au monde.

Quand sa mère l'appela, elle fit s'emblant de ne pas l'entendre, mais finit tout de même par descendre au bout de plusieurs sommations agrémentées de menaces visant son téléphone portable, et en particulier, sa localisation dans la chambre à coucher ! L'argument était récurent mais assez fort pour balayer toute véhémence de la part de la gamine. Le repas fut encore plus plombant que d'habitude. Son père n'était pas là, tout comme Fred. Elle se retrouvait donc seule face à sa génitrice . leurs assiettes respectives remplies de cabillaud surgelé et de lasagnes fumaient comme masquer le vide qui se dessinait entre les deux personnages. Une fois son erzats de plat italien ingurgité, l'adolescente pré-pubère monta les marches des escaliers deux à deux pour finir sa course dans son cher antre détesté.

Un coup d'œil circulaire sur le mur de sa page FB lui permit de voir que Cathy et Cynthia s'affichaient maintenant en BFF. Dès demain ce seraient les snapchats et les smileys à la pelle qui pleuvraient...

"De toute manière c'est des tassepés !" dit-elle en jetant son Smartphone sur son oreiller.

Debout sur son matelas, elle tournait cherchant une occupation pour la tirer de cet ennui. Soudain, à la vue des poupées de porcelaine, ses yeux se mirent à briller d'une lueur nouvelle. Les saisissant, elle se mit à genoux sur son lit avec les marionnettes entre les cuisses.

Elle les haïssait tant !

Il faut savoir que si elle en avait déjà pas moins de douze, c'était à cause de sa tante Mercedes qui avait décidé un jour que c'étaient des cadeaux dignes d'une princesse. En tant que princesse à sa marraine chérie, elle en écopait au moins d'une par an (quand ce n'était pas de deux).

Et bien aujourd'hui, elle ne serait plus victime du sort : c'est elle qui dicterait ses règles à ces pimbêches en terre cuite.

Joignant ses mains dans un geste gracile, elle s'échauffât les poignets comme un chirurgien avant une intervention.

"à nous deux salope !" lui lançât-elle tandis qu'elle décollait la chevelure brillante de la petite figurine passée de mode.

Quand le scalp fut retiré, elle découvrit une fontanelle ouverte et démesurée au sommet du crâne de la poupée.

Cette particularité l'interpellât. C'est ce qui sauva la poupée d'une fin atroce. Vexée d'avoir stoppé elle-même son élan destructeur, elle retourna la poupée comme une crêpe et couvrît son jupon d'insanités écrites au marqueur turquoise.

Avant de dormir, elle passerait plusieurs heures blottie contre son oreiller à arpenter les forums de drague pour ados. Un jour ou l'autre il faudrait qu'elle se décide à parler à ce jeune et beau garçon qui s'assaillait tous les matins à côté d'elle dans le bus.

Pour l'instant, elle ne s'en sentait pas capable. Heureusement, avec différents profils sur des sites de rencontre, elle pouvait apprendre ce qui plaisait vraiment aux mecs.

Ses comptes, Tinder, meetic, badoo lui permettaient de s'évader un peu. Grâce à une image bidon, en 72 dpi, chipée sur la toile, elle cambrerai son égo de petite fille précoce pour savoir si elle pourrait séduire les hommes.